Le soleil se leva sur la petite bourgade de Vennes. Dans ces lieux isolés de l'agitation perpétuelle des grandes villes vivaient les Lavigne, riches propriétaires qui jouissent d'un train de vie aisé et tranquille.
-Il n'en est absolument pas question, s'écria Charlotte Lavigne en posant brutalement sa tasse de thé sur sa soucoupe.
Un silence glacial suivit cette déclaration. Le temps parut se suspendre dans ce petit salon baigné d'une lumière matinale. Henri Lavigne dévisagea sa femme et s'apprêta à briser ce mutisme lorsque sa fille entra brusquement dans la pièce. Marianne Lavigne, d'un pas lourd et bruyant prit place à côté de sa mère. Ses manières qu'elle s'efforçait de rendre grossières suite à un agacement évident n'éclipsaient en rien sa beauté angélique.
-Marianne ! Je t'en prie, un peu de tenue, articula froidement sa mère en pinçant ses fines lèvres, signe qu'elle était exaspérée.
Sa fille lui adressa un regard noir qu'elle ne sembla pas voir et entreprit de boire son thé rapidement comme si on l'eut obligée. En vérité rien ne la forçait à demeurer en ces lieux. Bien au contraire elle avait conscience qu'on ne désirait pas sa présence. Mais sa décision d'entrer dans cette pièce avait été prise à l'instant même où elle avait entendu sa mère élever la voix, chose qu'elle ne faisait jamais, encore moins en présence de son mari. Marianne supportait de moins en moins les chamailleries de plus en plus fréquentes de ses parents. Elle voulait trouver le moyen d'y mettre un terme mais ne savait pas comment agir.
Le silence devint plus pesant. Marianne avisa son père et vit qu'il était sur le point de dire quelque chose de déplaisant, ses traits s'étaient durcis et ses doigts agrippaient le rebord de la table. Quant à sa mère son attitude glacée lui donnait des frissons. Ce fut uniquement par respect pour son père, pour lui donner l'occasion de dire ce qu'il avait à dire qu'elle quitta la table sans se presser.
Elle s'habilla pour sortir et prévint la domestique qu'il valait mieux attendre avant de desservir la table. Une fois à l'extérieur elle longea les murs de la maison sur un chemin pavé et s'arrêta devant la fenêtre du petit salon où ses parents prenaient le thé. Elle s'installa discrètement sous la fenêtre et se dit que cet endroit était merveilleusement bien placé pour prendre le soleil chassant ainsi ce sentiment de culpabilité qui l'envahissait à l'idée d'espionner les conversations d'autrui à leur insu.
-Je suis obligé de m'absenter pour vous faire vivre, tonna la voix de son père.
Voilà donc d'où venait le problème, songea Marianne en arrachant une poignée d'herbes.
Son père était un homme d'affaires important qui devait voyager pour entretenir de bonnes relations avec de riches clients. Selon Marianne c'était simplement un homme qui s'ennuyait affreusement à la campagne et qui avait besoin d'être constamment en déplacement pour se sentir vivre. Et elle était incapable de lui en vouloir pour ça. De toute façon, elle ne devait pas.
-Et que fais tu de la sécurité de ta femme et de ta fille ? demanda Charlotte.
-Hastings...
-Hastings va avoir 70 ans.
-Les ouvriers qui travaillent à la construction de la maison d'invités seront là eux aussi.
-As-tu conscience du danger qui court dans la région, Henri ?
Marianne se raidit. Ainsi il y avait quelque chose que craignait sa mère.
-Charlotte...
-Le vol de bétail, les effractions dans des maisons de paysans comme le couple Sorel, continua sa mère, tout cela ce n'est pas nouveau. Mais qu'on s'en prenne directement à des... à des personnes respectables, ça je ne...
Sa voix se brisa. Marianne s'essuya les mains sur son jupon le tâchant de traces vertes et se suréleva en se collant à la cloison.
-Mme Guyme se promenait seule à la tombée de la nuit. Il est normal que...
-Tu trouves donc normal de se faire attaquer à seulement quelques mètres de chez soi ?
-Absolument pas mais je sais que toi et Marianne ne prendrez pas de risque inconsidérés, conclut Henri.
Son ton sec et agacé aurait dû mettre un terme à la conversation mais Charlotte Lavigne avait pris la mauvaise habitude de tenir tête à son mari. Elle tenta un dernier argument.
-Tu ne penses donc pas à ta fille ? Elle doit faire ses débuts cette année...
Marianne ne prit pas la peine d'entendre la réponse de son père et se leva en prenant garde de ne pas se faire remarquer par ses parents. Elle partit en direction du puit niché entre des buissons touffus dont personne ne se souciait à part elle. Elle était irritée de constater que sa mère l'évoquait en dernier recours pour gagner une bataille sans issue menée contre son père. Faire ses débuts... Elle n'y voyait pas d'intérêt. Elle avait déjà tout ce qu'il lui fallait, elle n'avait pas besoin d'un mari pour l'encombrer. Ses amis à elle étaient les arbres, les fleurs, ce puit abandonné ou ce chat qui se prélassait au soleil. D'après elle, le désir de sa mère était infondé puisqu'en plus d'être fortuné, la famille Lavigne avait un prestige et une importance non négligeable dans la région. Marianne voyait mal comment encore améliorer leur condition puisqu'elle était déjà enviable par les nombreuses personnes qu'elle avait l'occasion de rencontrer lors de dîners et réceptions organisés par sa mondaine de mère.
-Marianne ?
Marianne sursauta. Elle s'était assise contre le puit et n'avait pas vu le temps passer. Son père se tenait debout devant elle et soudainement il lui sembla que son père avait fait cela toute sa vie. La regarder un peu de haut mais toujours avec affection, maladroitement, sans savoir comment se comporter en sa présence. Elle aurait aimé lui dire qu'elle savait ce qu'il ressentait, qu'elle aimerait ressentir la même chose ne serait ce qu'une seule fois dans sa vie mais que ça lui était interdit simplement parce qu'elle était une fille.
-J'espère que le voyage se passera bien, dit-elle simplement et ces seules paroles apaisèrent son père bien plus qu'elle ne le crut.